La performance, un concept à utiliser avec sagesse

La performance : nouvelle idéologie moderne ?
écrit par Pierre d'Elbée
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Le premier sens du mot performance est lié à la course de cheval. Terme de turf, le dictionnaire « Le Robert » le définit comme « la manière dont se comporte un cheval de course au cours d'une épreuve ». En ce sens on parle d’une « bonne » ou d’une « mauvaise performance ». Immédiatement après, le dictionnaire montre le lien étroit qui existe entre la performance et le résultat : « Résultat chiffré obtenu au cours de cette épreuve. Tableau des épreuves subies par le même cheval.» De telle façon qu’on peut lier les mots performances et résultats. On pourrait alors risquer une définition : la performance est l’art d’obtenir les meilleurs résultats.

Les meilleurs résultats. Car le mot prend sa source dans la concurrence des chevaux qui courent. Ce n’est pas pour rien que le mot performance désigne –immédiatement après la course de chevaux- le résultat sportif des hommes cette fois. La performance suppose à l’origine un climat de rude concurrence, dont le sport est le modèle. L’individualisme de la performance est postérieur comme l’indique le dictionnaire. En filigrane, la performance suppose toujours la mesure d’une prestation que l’on compare aux autres. C’est vrai des champions, c’est aussi vrai des entreprises qui rivalisent d’ingéniosité pour augmenter leurs parts de marché et leurs profits, qui utilisent des indicateurs de résultats et pratiquent le benchmarking. C’est vrai du système scolaire où les meilleurs étudiants font les meilleures écoles. La culture de la performance s’exporte dans le monde de la médecine, de la politique, de l’administration. On le voit, la performance est devenue un modèle d’autant plus accepté qu’il semble bien à l’origine des progrès de nos sociétés.

 

Seulement voilà. La performance fait également des victimes. La culture de la performance est devenue « culte de la performance »[1] avec ses héros sans doute, mais aussi ses laissés pour compte : « Du culte de la performance à la dépression nerveuse, la distance n'est pas longue. Dans une société qui se réfère aux valeurs de l'autonomie, de l'action et de l'accomplissement personnel, où chacun est conduit à décider en permanence, la peur de ne pas être à la hauteur devient une constante. La dépression est un moyen de nommer et d'agir sur ces nouveaux problèmes. »

 

Il nous paraît donc utile de relativiser la culture de performance en l’associant à une réflexion sur le sens de l’agir humain. Plus concrètement, nous voulons approfondir deux paradoxes de la performance :

-          à trop vouloir la performance, on se détourne du résultat

-          trop de concurrence détruit la performance

 

1-       structure de l’agir humain

La philosophie occidentale structure l’action humaine –ou le projet si l’on préfère- autour de trois éléments clés : une action humaine répond à trois questions : qui (agit), en vue de quoi (objectif) et comment (moyens). Cette structure intentionnelle de l’agir humain fonde la liberté de la personne, qui, volontairement, choisit des moyens en vue d’un but, ou d’un objectif. Or, viser un objectif n’est pas la même chose qu’obtenir des résultats. Certains langages d’entreprises ont précisément tendance à associer les objectifs et les résultats, en opposant par exemple une culture moyens à une culture résultats. Une société de services en chauffage peut opposer une culture « moyens » (garantir au client une visite hebdomadaire des installations de chauffage) à une culture résultats (garantir au client une température de 19° dans les appartements).

 

Cette confusion est probablement un abus de langage. Car le résultat n’est pas l’objectif, mais la conséquence de la poursuite d’un objectif. Le résultat est étymologiquement un rebond (re-saut), conséquence du fait de tomber. Or, comme pour un ballon de rugby, on sait où il tombe, on ne sait jamais dans quel sens il va rebondir. Cette contingence est inscrite dans la nature de l’action et des circonstances. Même si la performance consiste à réduire l’écart entre l’objectif visé et le résultat obtenu, il n’en reste pas moins que personne ne peut jamais garantir absolument un résultat. Entretenir la confusion entre les objectifs et les résultats, est un excès de rationalisme et de volontarisme. Rationalisme : je vais obtenir le résultat escompté puisque j’ai tout prévu. Volontarisme : je vais obtenir le résultat parce que je le veux.

 

« L'orange qui est trop pressée donne un jus amer ; à vouloir tirer trop de lait, on fait venir le sang. »[2] La tension excessive sur le résultat détourne du résultat et engendre l’inverse de ce qu’elle vise. Ce volontarisme est pervers dans la mesure où il induit une fausse conception de la vie et de l’action. On ne décrète pas un résultat, on le mérite. Il y a là une sagesse que nos contemporains ont évacuée, par impatience du résultat, par « rage de conclure »[3]. Sortir de l’idéologie du résultat, c’est admettre que tout projet contient une part irrépressible de contingence, et qu’il faut quitter le « fantasme de la toute puissance » : le désir du résultat, l’engagement du fournisseur vis-à-vis de son client, les garanties qu’il promet, tout cela ne peut enlever la part incoercible de contingence, et donc de risque, inscrite dans la structure même d’un projet. Faut-il alors renoncer aux résultats ? Non ; il semble simplement mensonger de « garantir un résultat ». Plutôt qu’une promesse fausse et unilatérale, mieux vaut une négociation adulte et responsable, un partage des risques en connaissance de cause. « A l’impossible nul n’est tenu » : cette formule de bon sens mériterait d’être rappelée aux clients capricieux qui exigent la lune, et aux commerciaux fougueux qui la promettent.

 

Une démarche résultats peut également pêcher par excès de rationalisme : une chose est l’anticipation qui prévoit les effets d’une décision ou d’une action sur plusieurs degrés, autre chose est l’illusion de contrôler parfaitement l’action jusqu’à son terme. Au concept de rationalité absolue, Herbert Simon oppose celui de rationalité limitée. Personne ne peut prévoir absolument les effets d’une politique, d’une stratégie ou de la poursuite d’un projet. Aucune méthodologie ni aucune organisation n’est parfaite. Cet aveu relativise l’optique résultat et donne gain de cause à la relation entre les personnes. Aristote remarquait à juste titre que la prudence est cette excellence qui permet aux hommes de bien agir en terrain mouvant, dans des circonstances complexes. Aujourd’hui, on insiste à juste titre sur l’intelligence collective, c'est-à-dire sur le fait qu’ensemble on peut plus facilement obtenir des résultats valables pour tous plutôt que de faire cavalier seul. Exit le mythe du héros triomphant, bienvenue à l’intelligence collective discrète et la coopération.

 

Délivré de son rationalisme et de son volontarisme, la performance peut commencée à être penser pour ce qu’elle est : l’art d’obtenir les meilleurs résultats, non pas pour les résultats eux-mêmes, mais pour les hommes et les femmes qui sont impliqués dans un projet. Encore faut-il briser un autre mythe : celui de croire que la concurrence est la seule à pouvoir susciter la performance.

 

Comment mesurer la performance ? Par des indicateurs. Comment savoir si les résultats constatés par les indicateurs sont bons ? En comparant avec les autres. Nous sommes ici au cœur du système de la performance. Du cheval de course qui gagne aux sportifs qui concurrent, de l’entreprise qui pratique le benchmarking aux administrations qui comparent les « bonnes pratiques », la performance passe par le tamis de la norme, de l’excellence, de la comparaison. Qui dit comparaison dit jugement. Qui dit jugement dit sanction, positive ou négative. Qui dit sanction dit esprit de revanche, rivalité, jalousie, envie, mais aussi culpabilité, pessimisme, désespoir. –Pas du tout, nous dira-t-on, l’esprit de concurrence développe une saine émulation ! Soit, c’est possible en effet. Mais il n’empêche que l’esprit de performance isolé de sa dimension humaniste et collective est de plus en plus vécu comme un auto-effondrement. Qu’on en juge : l’individu doit aujourd’hui être performant dans son corps, être ni trop gros, ni trop maigre, être sportif, répondre aux critères de beauté, être bien habillé (qu’on pense aux jeunes pour qui l’habillement est un impératif qui répond à une norme), avoir une vie sexuelle épanouie, sans oublier la performance professionnelle, sociale, les vacances (quel pays avez-vous visité cet été ?) … Dans nos démocraties, le regard des autres est omni présent, et la performance est le critère de jugement, remplaçant le bien et le mal. Cette traduction de la vie en termes de résultats comparables est aussi une idéologie, un culte. Elle induit pour les plus fragiles –et ils sont de plus en plus nombreux- un niveau d’exigence excessif qui les terrasse.

 

La rivalité est nécessaire à la concurrence, mais insuffisante. Mieux : il existe un seuil au-delà duquel la rivalité engendre la rage de vaincre et oublie la nature profonde de ce pourquoi elle est faite. Viser la performance en cherchant à être meilleur par la seule comparaison est suicidaire. René Girard dirait que le désir mimétique conduit inévitablement à la violence globale (tous contre tous) ou sacrificielle (tous contre un). Le mot comparaison comprend la paire, l’autre comme rival potentiel. Est-il possible de sortir du regard mimétique qui hante nos sociétés démocratiques ? Nous le croyons. Il est au moins possible de désirer sortir de la spirale rivalitaire, en renonçant à se jauger à la mesure du regard de l’autre. La rivalité nivelle, le renoncement à la rivalité libère. Or il ne peut y avoir de véritable performance que si celui qui agit vit son action dans le don de lui-même, non dans l’appréhension de faire mal ou moins bien. Sortir du contrôle pour entrer dans le don est sans doute le secret de la véritable performance, celle qui ne s’en tient pas à la comparaison mais ose le don, la gratuité.

 

Faut-il donc renoncer à la performance et son pendant concurrentiel pour être humains, pour que chacun puisse trouver sa place dans un monde libéré d’injonctions insupportables ? Pour nous, ce n’est pas la performance ni même la concurrence qui sont perverses, mais l’aveuglement qui consiste à leur donner une valeur absolue. En fait, se cache dans cet aveuglement une anthropologie fort contestable que l’on pourrait nommer utilitarisme. L’utilitarisme a oublié que la gratuité et la bienveillance rend possible la compétition. Sans elles, toute société exploserait. La compétition permet le progrès parce qu’elle se fonde sur un esprit de coopération. Toute la question est peut être de savoir ce qu’est l’autre pour l’individu moderne : un loup (Hobbes) ou un semblable (Aristote) ? L’humanisme consiste à valoriser d’abord ce qu’il y a de semblable, de commun entre tous les hommes. L’homme n’a pas seulement intérêt à coopérer avec son semblable, mais il peut le faire gratuitement, parce que cela mérite simplement d’être fait. On sort de la performance et son objectif de résultat pour entrer dans la vie et son vœu de fécondité. Un être humain est un être vivant, sociable avant d’être un sportif ou un être efficace. Ce qu’il cherche avant tout, c’est à être heureux. L’oublier c’est devenir barbare, au sens ou le barbare détruit ce qu’il ne comprend pas. Et il y a fort à parier que ce que l’on comprend le moins dans une idéologie du résultat, c’est l’humain.

 
 
 

Dans son ouvrage « Le culte de la performance » [4] Erhenberg situe dès 1991 le « culte » de la performance dans sa continuité avec l’individualisme contemporain

 


[1] Le culte de la performance (Poche) de Alain Ehrenberg 1991

Voir également le commentaire sur le site CNRS : http://www2.cnrs.fr/presse/thema/252.htm : « Ce culte nouveau de la performance signale d'abord un changement de nos rapports à l'égalité : la justice devient le produit de la concurrence. Or c'est précisément ce qu'incarne la compétition sportive : elle est la seule activité sociale à théâtraliser le mariage harmonieux de la concurrence et de la justice. Elle est l'image même de ce qu'est une juste inégalité.

 

Ce culte montre ensuite l'ancrage des valeurs de l'autonomie : la conversion à la compétition représente la sortie d'une régulation des conduites faisant appel à l'obéissance disciplinaire au profit d'une référence à l'initiative individuelle. Il s'agit de décider et d'agir plus que d'obéir. Il montre enfin, deuxième aspect de l'ancrage de la référence à l'autonomie, comment les idéaux d'accomplissement personnel, c'est-à-dire de droit à disposer de soi et de liberté de choisir sa vie comme on l'entend, qui se sont diffusés dans l'ambiance contestataire des années 1970 se sont combinées avec les normes d'action individuelle.

 

La performance combine un modèle d'action (entreprendre) et de justice (le sport) avec un style d'existence (l'épanouissement personnel d'un individu apparemment émancipé des interdits qui l'empêchaient de choisir sa vie). »

 
 

[2] Balthasar Gracian, L'Art de la Prudence (1640).  

[3] L’expression est de Flaubert

[4] Battants, entrepreneurs, aventuriers, sportifs, chômeurs créant leur propre entreprise ont fait une telle percée sur la scène publique qu'il n'est pas incongru de parler d'un véritable culte de la performance. Trois déplacements caractérisent ce culte. Les champions sportifs sont des symboles d'excellence sociale alors qu'ils étaient signe de l'arriération populaire. La consommation est un vecteur de réalisation personnelle alors qu'elle connotait auparavant aliénation et passivité. Le chef d'entreprise est devenu un modèle de conduite pour chacun alors qu'il était l'emblème de la domination des gros sur les petits. L'entreprise a désormais le premier rôle : elle est le nouveau réservoir des fictions françaises. L'auteur explore les mutations de sensibilité à l'œuvre dans ces nouvelles mythologies françaises. Il décrit comment se modifient les mœurs d'une société quand ses modèles politiques institués ne fournissent plus de solutions crédibles aux problèmes majeurs auxquels elle est confrontée et quand les utopies de la société idéale ont disparu. (voir la conférence de l’auteur sur le Site Université de tous les savoirs ici )