La performance, un concept à utiliser avec sagesse

La quête de performance : que cherche-t-on à prouver ?
écrit par Aurélie Jeannin-Rieau
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Je performe donc je suis. Pourquoi ? Pour qui ?
 
Pourquoi la performance ? Après quoi court-on lorsque l'on recherche la performance ? Derrière cette quête, ne se cache-t-il pas la peur de ne pas être aimé, la soif de reconnaissance, l'envie d'être considéré ? Et si chercher à atteindre la performance, c'était, forcément, chercher à prouver quelque chose. Prouver quoi et à qui ? La performance gratuite, dépourvue de raisons existe-t-elle ou est-elle toujours motivée par une exigence, une raison, un poids, une lacune, un héritage…?
 
Je fais donc je suis
Sans conteste, il est de bon ton d’être actif. Dans cette grande arène de compétition dans laquelle nous sommes propulsés dès le plus jeune âge, mal vu est celui qui n’affiche pas sa rage de vaincre, sa soif de performance. On admire ceux qui ont la « gagne », la « haine ». On néglige les faibles ou les perdants. On envie ces surhommes qui courent dans tous les sens. On ne comprend pas ceux qui font sans chercher à gagner, on a du mal à les cerner, voire à les intégrer. Sont-ils « mous » ou soumis pour ne pas courir plus vite que cela après la performance... ? Etrange… L’action quant à elle est placée au-dessus de tout. Faire, c’est être. Pour preuve, vous a-t-on déjà demandé « Qui êtes-vous ? » ; question existentielle à laquelle se substitue davantage le « Que faites-vous ? » Sans conteste, il est de bon ton d’être actif.
 
Mais ne nous dupe-t-on pas ainsi, nous faisant croire que l’avenir appartient aux seuls gagnants et que seuls les premiers de la classe auront accès au bonheur ? On néglige bien souvent l’essentiel : avoir de vraies raisons de vivre et d’agir. Car l’exigence de performance peut s’avérer réductrice. En exacerbant le résultat, elle dévalorise le chemin. Nous sommes dans le calcul mathématique et froid des moyens à mettre en œuvre pour atteindre le résultat escompté. Nous ne sommes plus dans la réalité de la vie. Le résultat atteint peut être comme déconnecté de la réalité de la personne qui développe alors des process de réussite plutôt qu’un apprentissage intelligent. La course à la performance poussée à l’extrême empêche d’entrer en soi-même pour découvrir ses ressources et aspirations. On ne cherche pas, on n’apprend pas. On cherche à atteindre à but. Celui que l’on s’est fixé, celui que d’autres ont fixé pour nous : un examen, un résultat,… Le chemin ne compte plus. L’important, c’est l’arrivée, le chrono, la note. Le point de mire devient « Sois le meilleur » alors même qu’il devrait être « Deviens toi-même ».
 

Dans cette société de performance, les indicateurs sont devenus rois. S’ils sont un repère indispensable et un langage commun nécessaire, leur objectivation froide des résultats peut tendre vers une déshumanisation contre-productive. En nous situant les uns par rapport aux autres, par rapport à une moyenne, une norme, un barème, ils peuvent donner l’illusion d’un suivi scrupuleux alors même qu’ils deviennent un barrage au dialogue et donc à la véritable connaissance des faits. Les systèmes d’évaluation poussés à l’extrême et jamais relativisés abolissent la communication. S’ils veulent conserver leur mission première, ils doivent être humanisés et désacralisés. A défaut, ils deviendront des façons de juger la personne et non sa production. Le danger étant d’en arriver à confondre l’ « être » et le « faire ».
 
« Tu seras un winner mon fils » ou l’Enfer, c’est les autres
Le monde de la performance est inévitablement un monde de comparaison. Il s’agit bien de se placer face à Autrui et par rapport à lui. Dès le plus jeune âge, nous sommes placés dans un système comparatif. A l’école, l’autre, le camarade est le concurrent à dépasser voire à vaincre si l’ont veut sortit vainqueur de la mêlée. Dans cette jungle de la comparaison, les parents veulent armer leurs enfants. A ce titre, ils pensent leur garantir le meilleur en les éduquant dans une logique de réussite. L’éducation devient paradoxalement le monde de la performance par excellence. Dépassés par le processus, nous grandissons dans cette recherche de réussite. Nous oublions la saine émulation au profit de la compétition et de la comparaison dans ce qu’elles peuvent avoir de plus violent. Là encore, le résultat final prend le pas sur la richesse du chemin à parcourir. Je ne cherche pas à être bon mais à être meilleur que l’autre. Albert Jacquard[1]évoque cette nécessité d’en finir avec la compétition : « Il faut supprimer tout esprit de compétition à l’école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c’est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier. » Pas évident tant il est rassurant de se savoir dans la norme. A tout moment, les parents s’inquiètent de savoir où se situe leur enfant : courbe de croissance, âge pour marcher, pour apprendre à lire, note à l’école, quantité d’activités extrascolaires. Et si seulement il pouvait sauter une classe... S’il est bon partout, il pourra choisir sa vie. La performance est revendiquée comme un gage de bonheur et de réussite. L’échec est à proscrire. La moyenne suffit à peine. Le tiède est fade et sans valeur.
 
Cette posture de comparaison est valable tant en terme de résultat (« Je veux être meilleur que l’autre. ») qu’en terme de motivation (« Je veux prouver quelque chose à quelqu’un. ») En ce sens, notre désir est en réalité le désir de l’Autre. Ma recherche de performance ou d’excellence est en réalité une image projetée de ce que les autres attendent de moi ou de ce que je cherche à prouver aux autres qui m’ont, un jour, sous-estimé ou rabaissé,…
 

La performance, un plat qui se mange froid ?
L’Autre occupe une place de choix dans notre course vers la performance. Bien souvent, derrière la quête de performance se cache une quête de réassurance. L’exploit prend appui sur un déficit. Partir d’une lacune, d’un creux, d’un manque permet le rebond, l’effort extrême qui mène à la performance. Les exemples sont nombreux : un manque d’amour, un défaut longtemps montré du doigt. Les « Tu n’es qu’un idiot », « Tu es bon à rien. » ont la peau dure et de beaux jours devant eux. Ils forgent la rage, l’envie de se dépasser. Ils développent les efforts extraordinaires ; on en fait plus puisque le « normal » ne suffit pas. On performe démesurément. Jusqu’à l’épuisement. On évoque souvent la rage légendaire, intestine des sportifs, celle qui les mène jusqu’au bout de leurs limites. De nombreuses performances, quelles qu’elles soient, semblent ainsi portées par cette recherche de reconnaissance de la part d’un pair. Ne peut-on pas même y déceler parfois un certain air de revanche… ? La performance devient une preuve contraire, un équilibre donné à une situation instable créée par un déficit d’amour, de reconnaissance, de prise en compte,… Et derrière cette quête de légitimité, ces efforts pour exceller, ne doit-on pas entendre la supplication essentielle jetée à son entourage : « Voyez comme je fais. Aimez-moi. »… 
 


[1] Albert Jacquard, Moi, Albert Jacquard, ministre de l’éducation, je décrète, 2006