Evaluer la performance : le rêve du juge impartial

La performance sportive :  décryptage d’un exploit olympique, le rôle de l’entraîneur
écrit par Charles Martin Krumm
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Performance et Sport
 
Certains sportifs ont un jour marqué leur sport par une performance exceptionnelle. On se souviendra de Pierre Quinon qui fut Champion Olympique du saut à la perche à Los Angeles en 1984 mais qui ne monta plus jamais sur un podium international. Certes, il fut auparavant recordman du Monde, mais même s’il franchit 5,90 en 1985, il disparut de la scène internationale après une blessure à la cheville. Performance exceptionnelle, gloire éphémère. Qu’est-ce qu’être performant dans le domaine du sport ? Est-ce obtenir un résultat exceptionnel ou est-ce être capable de reproduire des performances de haut niveau sur un plus long terme ? Il faut certes du talent, mais quelle est la part du processus mis en œuvre ? Quelles sont les parts de l’inné et de l’acquis ? Considérer que sans talent, aucune performance n’est possible, c’est annihiler la part de l’apprentissage. D’un autre côté, considérer que tout peut s’apprendre pour chacun d’entre nous, c’est faire croire que chaque personne porte potentiellement en elle la possibilité de devenir un Champion. Ne serait pas nier la part du talent indispensable ? En fait, le talent sans travail ne peut pas conduire à des performances de haut niveau. Et inversement, beaucoup de travail sans un minimum de talent ne peut pas permettre d’obtenir de telles performances. Alors s’il faut du talent, mais que ce talent sans travail n’est rien, quelle est la nature du travail à accomplir ? En quantité, certes, mais aussi en qualité. Alors que faut-il maîtriser ?
 
 
La connaissance de soi, paramètre incontournable ?
On pourrait penser que pour obtenir des performances de haut niveau, il suffit au sportif de suivre la prescription faite par l’entraîneur à l’instar de celle qui est proposée par le médecin à son patient. En fait, la réalité présentée par Julien Bahain est toute différente. Certes, cette « prescription » existe, insufflée par E. Mund, ancien entraîneur est-allemand ayant pris en charge les équipes de France d’aviron dans les années 1990. De son passage reste le travail de conception et de planification des charges d’entraînement. Mais ces charges sont-elles adaptées ? En dernier recours, c’est l’athlète qui décide ou non de se confronter aux charges prescrites. Sur quelles bases fonde-t-il ses choix ? Sur la connaissance qu’il a acquise de lui-même.

Cette connaissance de soi, Julien l’a expérimentée dans différents domaines importants pour lui, l’autonomie, le savoir anticiper, l’organisation, la vision globale, la connaissance de ses propres limites, etc. A chaque fois, la même démarche est utilisée : d’abord une prise de recul par rapport à soi avec un constat de ce qui était, puis la nature de la transformation opérée et l’impact sur soi et l’environnement :
 
« Savoir se tempérer
On m’appelle plus communément « l’hyperactif » dans mon bateau. En effet en arrivant à 18 ans dans le collectif élite, j’avais tendance à tout faire à la vitesse de la lumière. Il fallait que les choses aillent vite. Par exemple, je ne lâchais rien à l’entraînement. Je réagissais au quart de tour à la moindre réflexion. J’avais un surplus d’énergie que je ne maîtrisais pas très bien. On comprend que cela puisse énerver aussi les autres membres de l’Équipe de France. C’était un avantage lors d’une course bien sûr mais un défaut au quotidien. Il y avait aussi le risque qu’au fur et à mesure, je me fatigue et que je n’arrive plus à être aussi performant, ou du moins, il fallait que j’arrive à canaliser cette énergie pour ne l’utiliser qu’au moment opportun Je pense avoir réalisé un travail très important de ce côté-là. Je relativise beaucoup plus, je suis capable de me contrôler, de me tempérer et ainsi de conserver cette énergie pour les moments utiles. J’ai beaucoup appris sur moi-même et cela grâce au sport de haut niveau. » (Julien Bahain, 2008, Mémoire de formation, UTC).
 
Cette connaissance de soi, lorsqu’elle touche la connaissance de ses propres limites, permet de pouvoir précisément moduler la planification de l’entraînement proposé, en réduisant les charges, mais en les augmentant aussi.
 
« Mes échecs et mes déceptions m’ont appris à mieux connaître mes limites psychologiques tout comme j’apprends à connaître mes limites physiques. J’ai parfois été en surentraînement. J’ai dû apprendre à gérer des contre-performances et des échecs, à me remettre en question pour avancer et progresser. L’aviron est un sport où sans cesse le rameur doit repousser ses propres limites mentales et physiques. Je suis étonné de voir ce que je suis capable de faire aujourd’hui. » Julien Bahain, 2008.
 
Ce niveau de connaissance de soi a donc aussi permis le développement de cette faculté à rebondir qui constitue en elle-même un deuxième paramètre déterminant.
 
La capacité à rebondir après un échec, réelle capacité ou qualité sur valorisée socialement ?
La vie des athlètes de haut niveau est parsemée d’embûches. Forcément, ils doivent se révéler capables de les analyser pour les surmonter. Mais ces athlètes connaissent-ils réellement de grosses périodes de doutes alors qu’ils sont en train de se révéler aux niveaux national ou international ou s’agit d’un symptôme de fin de carrière synonyme d’une baisse de compétitivité ? A cette question, Julien Bahain apporte des éléments de réponses dans les propos qu’il a tenus avant les JO de Pékin :
 

« Je tiens depuis l’âge de 14 ans un cahier d’entraînement où je note chaque séance ce qui me permet aujourd’hui de ressortir ces données chiffrées. Le carnet d’entraînement est une aide précieuse. Il permet au sportif de rapidement avoir du recul sur ce qu’il effectue (mois par mois), de pouvoir quantifier le travail et surtout d’en améliorer la qualité. En effet, en fonction des sensations perçues à l’effort, les résultats, les périodes de hauts et de bas, il est possible d’ajuster l’entraînement pour être le plus juste et le plus précis possible. C’est aujourd’hui mon principal outil de travail et de programmation d’entraînement. C’est une mine de renseignements sur mes années passées. J’ai ainsi pu ajuster des charges d’entraînement et comprendre pourquoi un résultat fut mauvais et corriger le problème. En 2006, suite à notre 10ème place aux Championnats du Monde (alors que nous étions 2èmes au classement de la Coupe du Monde), il est apparu clairement que j’avais personnellement très mal géré la période entre les étapes de Coupe du Monde accumulant ainsi une fatigue importante. »
 
Ou alors :
« Il y a quatre ans, c’est après une mauvaise saison en junior 2 que je me suis fixé Pékin comme objectif. Je n’oublie pas qu’il y a un mois, je ne savais si je pourrai ramer. »                                                                     (Le Courrier de l’Ouest du 18 août 2008, p. 3).
 
Donc effectivement, des athlètes de haut niveau peuvent vivre des revers de fortune dès le début de leur carrière, et ces revers ne touchent pas forcément le domaine de la performance sportive. En effet, à deux semaines du départ pour Pékin, Julien est victime d’un accident de la route dont il dira par la suite qu’ « il est bien content d’être vivant » pour témoigner de la violence du choc. La frayeur causée aurait pu avoir un impact délétère sur le mental d’un sportif en pleine préparation finale et générer du doute. Alors en quoi peut consister une capacité à rebondir optimale à ce niveau ? S’il a dit qu’il était bien content d’être vivant, il a aussi considéré que « la situation va me donner encore plus les crocs » (Journal L’Equipe du 18 août 2008, p. 10). Certes il n’y a pas eu de fracture, mais la blessure a quand même nécessité la pose de plusieurs points de suture à une main. Les conséquences auraient effectivement pu être désastreuses. Seulement il s’est vite remis. Les deux jours d’indisponibilité n’ont eu que des conséquences minimes sur la préparation. Il a su rebondir à la suite de cet événement dont les conséquences auraient pu être tragiques, et se remettre au travail dans des délais exceptionnellement brefs.
 
En termes de connaissance de soi, Julien Bahain sait qu’il peut compter sur une grande faculté à faire face à l’adversité, qu’elle émane d’un travail d’analyse des performances réalisées en elles-mêmes ou d’une capacité à affronter les événements négatifs de la vie. Cette faculté lui permet donc d’ajuster ses objectifs et les moyens qu’il met en œuvre pour les atteindre.
 

La fixation d’objectifs se suffit-elle à elle-même ou est-elle un élément d’une stratégie plus globale ?
Il est commun d’affirmer que le but organise l’action. En termes d’objectifs, ils détermineraient les moyens mis en œuvre et indirectement le niveau de performance réalisé. Par conséquent, se fixer des objectifs ambitieux devrait permettre la mise en œuvre de moyens ad hoc pour les atteindre. Mais de quels moyens s’agit-il ? De nouveau, il est beaucoup plus pertinent de raisonner en termes de processus. Celui-ci peut se révéler évident. Il s’agit en fait de fixer des objectifs, d’adopter une évaluation permettant par la suite une régulation, à la baisse ou à la hausse en fonction de cette dernière. L’exemple suivant de la planification adoptée par Julien Bahain dans sa préparation olympique permet d’illustrer le propos dans le domaine de la performance sportive de haut niveau :
 
 
Saison
Bilan de l’entraînement
Objectifs escomptés
Résultats obtenus
2004/2005
Km parcourus
5 331
. Sous les 6 minutes au 2000m
. Être le meilleur espoir – 23ans
. Finaliste/Médaillé aux Championnats du Monde Espoir
. 5min57 sur ergo 2000m
. 7ème aux sélections – meilleur - 23ans
. Titularisé en A. Finaliste Mondial en Élite (5ème)
Nb de séances
   480
Tps d’entraînement
500h
2005/2006
Km parcourus
5527
. Approcher les 5min55
. Rentrer en finale du Skiff (individuel)
. Sélection en Équipe A (remplaçant)
. 5min54 sur ergo 2000m
. Médaillé de bronze aux sélections
. 2ème en Coupe du Monde (2ème meilleure performance Mondiale)
. 10ème aux Mondiaux
Nb de séances
 450
Tps d’entraînement
480h
2006/2007
Km parcourus
5548
. Passer sous les 5min55
. Finaliste en skiff
. Titularisé en A, qualification du bateau pour les JO
. 5min 51 sur ergo 2000m
. Vice Champion de France aux sélections
. Vice Champion du Monde – Qualification du bateau pour les JO
Nb de séances
 479
Tps d’entraînement
520h
2007/2008
Km parcourus
~ 5000
. Sous les 5min50
. Médaillé en skiff
. Sélection pour les JO
. Médaillé aux JO
. 5min 50 sur ergo 2000m
. Champion de France en individuel
 
Nb de séances
~ 420
Tps d’entraînement
~ 480h
Total
Bilan
Km parcourus
~ 21406
 
 
Nb de séances
~ 1829
Tps d’entraînement
~ 1980h
 
 

Certes, pour un profane, certains objectifs et certaines performances n’ont pas de sens. Alors regardons plutôt l’adéquation entre les objectifs escomptés et les résultats obtenus. Force est de constater que lors des quatre années de préparation olympique, tous ont été atteints, et les objectifs escomptés revus systématiquement à la hausse. On remarquera que dès le mois de mars l’objectif affiché était de conquérir une médaille lors des JO. Cet objectif a bien été atteint puisque le bronze est tombé dans l’escarcelle de cet athlète hors norme. Mais si l’analyse se poursuit sur les colonnes de gauche, on peut avoir un aperçu des moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs. Alors au final, quel regard porter sur cette planification ? Est-ce destiné uniquement à un travail pro actif ou est-il destiné à permettre aussi un retour en arrière sur le travail accompli afin d’augmenter la confiance en soi indispensable ?
 
Naît-on avec une forte confiance en soi ou des techniques permettent-elles de la construire ?
Gagner permet de se convaincre que l’on est effectivement capable de réaliser une performance à la condition toutefois de s’attribuer le succès. On en sera d’autant plus convaincu que l’on pense que l’environnement est favorable. Mais cela suffit-il ? Peut-on identifier d’autres moyens d’être confiant ? Une autre fonction de la planification peut être mise en évidence ici, et Julien s’y réfère explicitement :
 
« Chaque objectif accompli n’est qu’un moyen pour en atteindre un autre, et ainsi de suite… Avec le recul, je me rends compte aussi de la quantité de travail effectué. J’ai parcouru plus de 20 000 km (soit la moitié de la circonférence de la Terre), en quatre années, j’ai passé plus de 1900h d’entraînement effectif (travail chronométré) au cours d’environ 1829 séances (soit plus d’1,25 entraînement par jour). La quantité de musculation réalisée représente environ 17 755 tonnes de fonte soulevées soit 202 000 fois mon poids. » 
 
Est-il possible de ne pas avoir confiance au vu du travail accompli ? Quelle pourrait être la fonction de ces mots sinon qu’inconsciemment augmenter la confiance ? Certes, il est conscient de son potentiel :
 
« Grâce à mon statut d’aîné d’une fratrie de cinq enfants, j’ai très tôt dû prendre des responsabilités. J’ai toujours eu confiance en moi et dans ce que j’étais capable de faire. Certains me disent têtu et je pense que je le suis. Disons que lorsque j’ai un objectif en tête, il est difficile de me faire changer d’avis et cela dès mon plus jeune âge. Je me qualifierais donc plutôt comme étant persévérant. Toutefois c’est effectivement un défaut dans d’autres cas au quotidien puisque je ne lâche pas beaucoup de terrain. » Mais à l’ultime instant du départ il sait que le doute peut s’installer : « Deux cent quarante coups d’aviron, moins de six minutes de course. Est-ce que ce sera une pensée pour mes parents ou les gens qui me regardent en France ? En général, je me dis à chaque fois « mais qu’est-ce que je fais là ? » et à chaque fois je me dis : « tu as travaillé pour être là, profites en maintenant ». Cette boule au ventre, les mains moites que j’essuie méthodiquement, ce jeu de question-réponse, les yeux rivés sur le feu de départ, ce silence de cathédrale qui précède la tempête une fois que nous sommes lâchés. Voilà ce que j’aime et pour rien au monde je ne changerai cela. » (Julien Bahain, 2008).
 
L’effet de cette confiance en soi acquise au fil des années et des entraînements s’est faîte ressentir sur les résultats. Cette confiance n’est pas si évidente. Même s’il considère qu’il a toujours eu confiance en lui, il éprouve toutefois le besoin de se rassurer, en se tournant vers le passé par exemple, et tout ce qu’il a mis en œuvre. Julien double cette confiance construite au fil des entraînements d’une grande persévérance, signe d’un niveau élevé de motivation. Mais tout en étant globalement motivé par ce qu’il entreprend, condition du déploiement d’énergie décrit précédemment, comment peut-il faire pour l’être pour ses entraînements au quotidien, sur une durée aussi longue ?
 
Motivé, un athlète l’est-il forcément ou a-t-il recours à des techniques destinées à l’augmenter ?
Explicitement, il ne semble pas qu’il y ait eu recours à des stratégies ou à des techniques particulières destinées à augmenter ou à entretenir au moins la motivation. Toutefois, l’analyse de propos qu’il a tenus révèle qu’implicitement, il est un expert de l’engagement. Qu’est-ce que l’engagement ? En quoi cela consiste t’il ? Cela consiste à annoncer haut et fort les objectifs que l’on veut atteindre. Julien considère que cela peut être un signe interprété comme de la prétention. Le regard qui est le nôtre y voit plutôt un moyen utilisé pour « se mettre au pied du mur » qui va le pousser à faire ce qu’il a annoncé à son entourage, aux personnes importantes pour lui.
 
« La performance passe par le fait de « dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit ». Ma mère est nord-américaine et je pense avoir été élevé avec cette idée que l’ambition n’est pas un défaut tant qu’il est justifié. En France, l’ambition est perçue comme de la prétention très souvent. C’est pourquoi, dès mes débuts, j’ai toujours affiché mes ambitions. Là où cela ne devient pas de la prétention c’est que j’ai toujours associé à mes objectifs, les moyens d’y parvenir. Lorsqu’en 2004, j’ai annoncé autour de moi, que ce soit dans le milieu de l’aviron ou à l’UTC, que je voulais aller aux JO et gagner le skiff senior homme d’ici à 4 ans, beaucoup ont réagi en me cataloguant dans la catégorie des prétentieux ou des jeunes qui n’ont rien compris. Seulement, j’ai besoin d’annoncer ce que je veux faire et surtout, j’associe à cette annonce tout une fixation d’objectifs. Si on ne sait pas où l’on va, on se perd et on n’avance pas. Après bien sûr, il arrive qu’on ne parvienne pas à atteindre ses objectifs, mais il faut être capable de comprendre pourquoi, d’analyser les causes et de rebondir. La fixation d’objectifs est un passage important d’un projet. Cela doit être quantitatif, qualitatif, mesurable dans le temps et avec des critères d’évaluation précis ».
 
Ce que ces propos évoquent va plus loin de la stratégie d’objectifs décrite précédemment. Ils montrent concrètement en quoi consiste l’engagement : annoncer les objectifs visés (aller aux JO), le faire en situation de visibilité sociale (dans le milieu de l’aviron ou à l’UTC, sans omettre les proches), le faire de manière répétée (dans différents milieux), et avec un engagement physique (les moyens mis en œuvre en termes d’entraînements par exemple). Intuitivement, il a bien identifié le besoin d’annoncer ce qu’il veut faire. La fonction n’est pas la simple fixation des objectifs mais bien un levier inconscient sur sa propre motivation en termes de quantité d’effort qu’il est prêt à consentir pour les atteindre, en termes de persévérance, en termes d’organisation.
           
S’il ne semble pas avoir eu recours à une aide extérieure pour entretenir sa motivation, a-t-il cependant été seul tout au long de cette aventure ? A-t-il au contraire développé aussi la capacité à s’entourer et à écouter ?
 
C’est l’athlète qui va réaliser la performance, mais est-il vraiment seul ?
Certes l’aventure est collective puisque c’est en quatre qu’il fut médaillé sur la scène internationale, mais le préalable est de parvenir à intégrer un collectif. Cela passe par la réalisation d’une performance dans un bateau dans lequel le rameur est seul, le skiff. Donc, pour atteindre un niveau permettant d’accéder à ce niveau de compétition, la performance a-t-elle été réalisée seul ou avec des aides extérieures ? A-t-il montré cette capacité à s’entourer des personnes requises ? En effet, en définitive, c’est bien lui seul qui a été Champion de France du skiff en 2008. Alors, seul ou pas ? Ses propos montrent qu’il a construit cette capacité, à la fois celle qui consiste à savoir s’entourer des personnes indispensables, mais aussi à les écouter et à intégrer les conseils qui peuvent lui être prodigués. Les remerciements qu’il leur adresse le révèlent.
 
« Je remercie mes entraîneurs de club et ainsi que mes entraîneurs nationaux, Julien Larmignat, Nicolas Derouet, Christine Gossé, Olivier Pons et Jean Raymond Peltier ainsi que mon « club d’adoption », le SN Compiègnois qui me supporte tous les jours avec notamment David Besana et Stéphane Petit, les deux entraîneurs. Une pensée va à mon club, Angers Nautique Aviron qui m’a formé et à qui je dois tout. Cette aventure est aussi faite de rencontres qui m’ont poussé à voir plus loin et à m’engager dans cette voie difficile. Je pense notamment à toi, Charles Martin-Krumm, qui m’a encouragé au moment où je ne voyais plus d’avenir dans mon projet. Un grand merci à toute l’UTC, à vous Monsieur le Président qui savez être à l’écoute de mon projet. À toute l’équipe du Bureau des Sports qui me voit débarquer quotidiennement sans frapper ! À Marc Monetti et Arnaud Vannicatte sans qui je n’aurais jamais pu avancer comme je l’ai fait et qui me donnent toute l’opportunité de m’épanouir pleinement dans ma double carrière. Merci à toi Hervé pour ce projet de mémoire dans le cadre de l’UV SP02 qui m’a poussé à me poser des questions, à avoir un regard sur ce que j’entreprends et qui me servira très certainement dans quelques années pour ma vie professionnelle. Merci à tous mes enseignants et au personnel de l’UTC pour leur écoute et leur attention au cours de ces quatre années. Je sais que cela n’est pas toujours facile de me voir arriver avec une liste d’absences interminable ! Une pensée spéciale va tout droit à ma famille et à mes parents, Marie et Bruno, qui sont mes premiers supporters depuis mes débuts. Vous m’avez toujours fait confiance et encouragé dans ce que j’entreprenais. »
 
Ces propos confirment que si la performance qui fut d’abord individuelle en skiff, puis collective en quatre, elle est bien le fruit d’un travail encadré par une multitude de personnes, qu’elles soient membres de la famille proche, enseignants, entraîneurs ou amis. La performance nécessite un environnement particulier. Un environnement qui soit favorable. Mais cet environnement peut aussi parasiter la performance. En effet, une sorte de mouvement de balancier s’effectue entre la fermeture, la centration sur soi, et l’ouverture sur l’extérieur, au quotidien mais aussi lors de la compétition. Où est le point d’équilibre ?
 
Le paradoxe du « jeu » et du « je » dans l’action ou la problématique de l’ouverture sur l’environnement au risque de se priver d’informations précieuses ou rester fermé sur soi pour conserver un niveau optimal de concentration ?
L’atteinte d’un haut niveau de performance révèle une sorte d’état de grâce pour celui qui la réalise. C’est un peu comme si l’individu se trouvait en transe à un moment donné, entièrement immergé dans l’action, déconnecté du monde qui l’entoure. Pourtant, des activités comme l’aviron en compétition nécessitent une prise d’information sur les adversaires afin de se situer par rapport à eux. Dans ce jeu de course, la moindre déconcentration peut être néfaste à la maîtrise technique indispensable à l’allure du bateau. Et la médaille peut se gagner à peu de chose, 34 centièmes de seconde aux JO de Pékin. Se retourner pour se situer dans la course, c’est perdre de précieux dixièmes. Alors, faut-il faire un point régulier au risque de se déconcentrer et de provoquer des mouvements parasites dans le bateau ou au contraire rester centré sur soi au risque de ne pas accélérer au bon moment ?
 
« J’étais bien décidé à tout savourer. Chaque coup de pelle. Je me disais sans cesse « celui-là n’a pas servi à rien »… On a fait un bon départ. Je ne m’en souviens plus. Je me suis focalisé sur la course. Il fallait que je suive Cédric (Ndlr : rameur placé devant lui dans le bateau). Aux 1000 m, on s’est accroché et aux 500, on avait lâché les chevaux. Il n’y avait rien d’autre à faire. Pour la médaille, on oublie la douleur, les jambes qui brûlent. » (Le Courrier de l’Ouest du 18 août 2008, p.3).
 
Ces propos lèvent en partie le voile sur ce qui peut se passer et sur comment la balance se fait entre la centration sur soi et ses propres sensations, et l’ouverture sur l’extérieur. Un équilibre fragile s’établit grâce auquel chacun va permettre à l’ensemble d’aller plus vite. Et même dans la centration sur soi s’opère une balance destinée à ne retenir que le positif. D’un côté oublier la douleur en n’étant centré que sur l’objectif, de l’autre des repères sur la situation de course et le passage des balises à 1000 mètres ou 500 mètres de l’arrivée, ça pour la médaille, récompense symbolique de tout le chemin parcouru.
 
Mais aussi ambitieux soient les objectifs fixés et les moyens mis en œuvre pour les atteindre, aucune performance ne sera possible si l’athlète se montre incapable de gérer le stress précompétitif.
 

Et le stress dans tout cela ?
Journaliste au journal L’Equipe, Patrick Lafayette écrit au sujet des mauvais résultats des athlètes féminines que « la psychologie et le relationnel tiennent manifestement un rôle important dans ces échecs récurrents » (Journal L’Equipe du 21 août 2008, p. 15). Dans le facteur psychologique, quelle part peut être attribuée au stress ? Certains sportifs lui attribuent leurs échecs, à l’instar de Laure Manaudou après les Championnats de France : «Je n'ai jamais autant stressé», «j'ai versé toutes les larmes de mon corps», «je réfléchis un peu trop et cela me fait stresser» (Journal L’Equipe du 22/04/2008). Pourtant, sans stress, pas de performance. A l’instar de ces sportifs, certaines personnes sont stressées. Alors ? Faut-il être stressé ou pas ? Y a-t-il un effet positif ou pas ? En fait, cela va dépendre des individus. Certains vont se révéler experts dans l’art de le gérer, d’autres pas. En effet, on peut identifier dans le stress deux dimensions, l’une plutôt favorable, et l’autre négative si l’on est incapable de la contrôler à l’image de ce qu’évoque le témoignage de Laure Manaudou. Julien Bahain, quant à lui, les repère bien :
 
« Le stress est une composante clé de la performance. Sans stress, il n’y a pas de record, il n’y a pas de résultat parfait. Ce peut être une source positive comme une source négative. Naturellement, j’avais déjà une bonne capacité à gérer mon stress, mais encore une fois j’ai dû perfectionner et rendre systématique ce processus. Il est difficile pour moi de mettre noir sur blanc des processus qui sont devenus presque naturels. Nous avons tous à ce niveau, une façon d’aborder l’échéance et de gérer le stress qui en découle. De façon plus personnelle, le stress est une composante que j’ai toujours cherchée à rationaliser. Il y a clairement, pour moi, deux types de stress : le « stress positif » et le « stress négatif ». Le « stress négatif » peut souvent nous faire perdre tous nos moyens. Chose qu’on ne peut se permettre. J’aborde le stress dès l’origine. Quelles sont les raisons du stress ? La peur, très souvent. La peur de ne pas réussir, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur d’y aller, la peur de mal faire, la peur de déplaire… »
 
Comme la plupart des personnes, face à une échéance importante, il est donc sujet au stress, conscient qu’il est un moteur pour être performant, mais qu’il présente aussi un revers, l’inhibition complète si l’on se révèle incapable de le contrôler. Oui, mais comment le contrôler ?
 
« C’est alors que pour éviter de me poser ces questions, je mets tout en place pour qu’elles n’existent pas. Si j’ai peur de ne pas être à la hauteur, c’est que je ne me suis pas bien entraîné. Je vais donc m’entraîner plus que les autres pour être en confiance. Si j’ai peur de ne pas réussir, c’est que mes objectifs ne sont pas clairs. J’énonce explicitement mes objectifs en début ou en milieu de saison. Et ainsi de suite. C’est alors que le Jour-J, il n’y a plus de question à se poser. Je sais pourquoi je suis là, je sais comment je vais faire, je sais que j’ai tout pour réussir, je sais que je suis soutenu. Il ne reste que du stress positif. Le stress qui fait qu’on ne tient plus en place, on a envie d’y aller. Ce stress est une source fantastique d’énergie qui m’aura permis et me permettra de réaliser de très grandes performances.
Mais il faut aussi savoir le gérer. Pour ma part, j’ai plein de petits rituels qui vont vous paraître étranges pour certains. Je visualise toujours ma course, 100m par 100m, la veille. Je prends souvent une petite bière la veille avec mon entraîneur pour me changer les idées. J’écoute toujours la même musique 1h30 avant la course. J’effectue toujours le même échauffement. Ce sont des rituels qui font que les choses se passent normalement dans ma tête et que je peux aborder l’épreuve en toute sérénité, prêt à en découdre. »
 
Comme cela est décrit, des techniques existent. Des rituels comme ceux de Z. Zidane qui ont fait l’objet d’un film publicitaire. Leur fonction, c’est apporter des réponses aux questions qui se posent lors des monologues internes précédents le « jour J ». Apporter ces réponses rassure. Du stress, il ne reste plus qu’une énergie positive au service de la performance comme sait si bien le décrire Julien. Ces techniques acquises au fil de l’expérience auraient pu faire l’objet d’un enseignement auprès d’un spécialiste. Manifestement, cela n’est pas utile dans le cas présent. Par contre, force est de constater aussi qu’un autre problème pourrait surgir, le sûr-entraînement, conséquence du besoin de se rassurer pour éviter de se laisser débordé lors des compétitions. D’où l’importance du soutien qu’il évoque, destiné, entre autre, à faire la part des choses entre l’entraînement indispensable pour l’atteinte des objectifs fixés, et ce qui relève plus d’une stratégie destinée à se rassurer et à augmenter la confiance en soi déterminante dans la phase du contrôle du stress négatif.
 
Conclusion, tout cela pour la beauté du sport ?
Vice-champion du Monde et médaillé Olympique à 22 ans. Objectivement, ce sont de très belles performances. Celles-ci s’inscrivent dans une progression continue depuis six années de pratique de l’aviron au plus haut niveau, d’abord en junior, puis en sénior. Elles permettent de voir le chemin parcouru. Le processus qui a été mis en œuvre. Il a permis l’expression ou le développement de capacités indispensables à la réalisation de la performance, celle à se connaître finement, à analyser les erreurs pour rebondir, à planifier les objectifs, à augmenter la confiance en soi, à se motiver, à s’entourer des personnes qu’il juge utiles pour l’atteinte de ses objectifs, et à trouver l’équilibre entre l’ouverture ou la fermeture sur soi. Le parcours de Julien Bahain sera-t-il comparable à celui de Steven Redgrave, cinq fois champion olympique à l’aviron lors de cinq olympiades consécutives ? En termes de longévité de carrière dans ce sport, la perspective d’être plusieurs fois médaillé est envisageable. Le sera-t-elle en termes de carrière professionnelle ? Quand décidera t-il de mettre un terme à sa carrière sportive ? Il est bien entendu beaucoup trop tôt pour se prononcer puisqu’il est en pleine progression. Mais tout en se fixant des objectifs sportifs ambitieux, il n’en demeure pas moins que Julien pense à son avenir professionnel et à rentabiliser l’expérience acquise dans son expérience du sport de très haut niveau en cherchant des points communs. Pour lui, tout se passe comme si ses qualités dont certaines ont été décrites précédemment, qui sont le fruit du talent, certes, mais surtout le fruit d’un travail acharné pouvaient être mises au service d’un « après » carrière sportive comme il l’évoque.
 

« En tant que sportif de haut niveau, je ressens le besoin perpétuel de me donner à 100%, de chercher la perfection. Je fonctionne de la même manière dans mes études. Mon après carrière sera synonyme de reconversion et alors je ferai comme beaucoup d’autres avant moi, je me passionnerai pour mon travail, pour mes projets.
Je pourrai faire des parallèles avec ce que j’aurai vécu. Mon expérience (voyages, connaissance du monde sportif, …) sera là pour m’éclairer, me donner des idées, innover. J’ai pris goût aux voyages, au mouvement. Je suis amené à bouger tout le temps. Je suis à la recherche de la nouveauté et du changement. C’est un atout que j’espère pouvoir utiliser dans mon futur emploi. »
 
Avoir conscience de ce processus pour le modéliser, et y avoir recours à volonté est l’un des objectifs de cette contribution car au final, n’en sommes-nous tous pas un peu porteurs ?